vendredi 14 décembre 2012

Le syndrôme de Lazare ?




Je souhaitais vous faire partager en illustration de ce sujet peu connu , un texte d'une grande profondeur parce qu'il vient puiser sa vérité au plus près de la maladie et de ses dégâts collatéraux.

Nous sommes ici au coeur d'un phénomène peu ou pas perçu notamment par les proches de malades du cancer , car ici c'est bien de cela dont il s'agit.

Le syndrome de Lazare , comme son nom l'indique fait bien référence à ce compagnon de Jésus revenu d'entre les morts. 

Texte issu de Dhomont Thérèse , '' La guérison : fin du combat ? '' Syndrome de Lazare et autre difficultés,in PatrickBen Soussan , Le Cancer : approche psychodynamique chez l'adulte.
ERES ''L'ailleurs du corps '' , 2004 P 187-195.

La guérison : fin du combat ?

Le syndrome de Lazare et autres difficultés

LE SYNDROME DE LAZARE

Le mot de guérison s’emploie avec prudence à propos du cancer.
On lui préfère celui de rémission, même si cette rémission peut durer une vingtaine
d’années.
Néanmoins certains, et ils sont de plus en plus nombreux, guérissent.
De la réinsertion complète à la dépression grave, ils vivent parfois
« comme avant », mieux qu’avant, mais parfois pire.

C’est de ces derniers dont j’aimerais parler.

Rescapés d’une mort certaine,ils n’arrivent plus à se sentir tout à fait en vie.
À avoir frôlé de trop près la frontière entre vie et mort,
ils ne se reconnaissent plus de patrie.
Et leur vie se traîne douloureusement dans une dimension extraordinaire que nous ne soupçonnons guère.
Mais de ce lieu, ils posent des questions essentielles
dans lesquelles tout être humain peut se reconnaître, tant nous leur ressemblons,
naufragés entre une naissance oubliée et une mort inconnue.

Ces questions essentielles, l’auteur de Lazare ou le grand sommeil,
Alain Absire (1985) les pose de façon tout à fait originale.
Il imagine la vie de Lazare après qu’il a été ressuscité par Jésus.
Mais il fait de Lazare un mort-vivant.

Jésus le ressuscite dans l’état où il se trouve après quatre jours passés au
royaume des ombres. Alain Absire nous fait suivre pas à pas le retour à la vie
de Lazare, ses difficultés, ses révoltes, ses égarements.
Jésus a accompli plusieurs miracles quand Marie, soeur de Lazare, vient
lui demander de guérir son frère.
Mais Jésus dit : « Cette maladie n’est pas mortelle, elle est pour la gloire de Dieu. »

Plusieurs jours après, la mort de Lazare est annoncée à Jésus.
On lui reproche de ne pas l’avoir sauvé. Jésus, cependant, fera ouvrir le tombeau
quatre jours après le décès.

Un nouveau miracle est advenu. Lazare témoigne de la puissance divine.
La gloire de Dieu rejaillit sur lui. Nombreux sont les curieux, les fidèles, qui
viennent rendre visite au miraculé.
Mais Lazare sent la mort, il porte les traces de son passage dans l’autre monde. Il est maigre, très affaibli, ses sens sont agressés par la vie terrestre : voir, entendre, respirer, marcher, tout lui procure une douleur insupportable.
Mais a-t-il encore envie de tout cela ? A-t-il encore soif ?

Non, pas encore, Lazare est en convalescence.

Mais peu à peu Lazare s’apercevra que cet état, qu’il pensait intermédiaire,
sera son nouvel état.
Les marques de la mort ne s’effaceront plus.
Il fera le deuil de tout ce qui faisait de sa vie une vie agréable : son métier de
charpentier, sa force physique, l’envie de travailler, sa femme, l’amour et le
désir qu’il avait pour elle.

Petit à petit curieux et fidèles disparaîtront, épouvantés par le peu de gloire
qui émane de Lazare, épouvantés par l’image de la mort qui plane autour de lui.
Son entourage, heureux de le retrouver au moment de sa résurrection,
commence à mal supporter cet autre Lazare, différent en tous points
de celui qu’ils aimaient, de celui que jadis ils pleuraient.

Lazare, sentant la crainte et le dégoût qu’il inspire même à sa femme, s’en
ira sur les chemins à la recherche du Christ, pensant que lui seul pourra
répondre à ses questions : « Pourquoi m’avoir ressuscité ?
Pourquoi suis-je en vie ? Quel est le sens de ma vie ? »

Le professeur J. Holland, cancérologue, a proposé l’expression
« syndrome de Lazare » pour désigner les difficultés auxquelles se trouvent
confrontées les personnes en rémission d’un cancer, et principalement la difficulté
de la reprise des relations avec un entourage qui avait commencé à faire
le deuil à l’annonce de la maladie.

Essayons de voir en quoi ces situations seraient similaires, en quoi cette appellation serait justifiée.

La première comparaison que l’on puisse établir concerne la place du
médecin, souvent associée à la place de Dieu. C’est moins sensible depuis les
années 1990 et pour les nouvelles générations, mais les personnes plus âgées
utilisent fréquemment le terme de « sauveur », de miracle, certaines de
manière plus directe parle du Bon Dieu qui leur a évité la mort.



D’autres parlent de la confiance nécessaire envers le médecin, voire de la foi nécessaire envers les traitements.

Le médecin dans notre société a une place de choix.
Il est supposé savoir comment fonctionne le corps humain  et il participe en cela au secret des dieux.

Aujourd’hui nous faisons plus confiance au savoir du médecin qu’à
notre bonne étoile, ou à Dieu, pour prolonger notre vie.
Et même pour y mettre un terme, notre confiance en Dieu s’est bien émoussée
puisqu’il nous faut des lois pour être sûrs que le médecin ne va pas nous prolonger de manière déraisonnable. Malgré les règlements qui limitent le pouvoir du
médecin, le simple mortel devra quand même remettre son sort entre les
mains du pouvoir médical.

Le cancérologue a d’autant plus cette place, qu’à l’heure actuelle,
le cancer est encore fortement marqué du symbole de la mort et que la guérison
apparaît comme un miracle. Certains malades suivent avec la même dévotion
leur visite à l’hôpital et leur pèlerinage à Lourdes.

Comme Lazare témoigne de la puissance divine, la guérison en cancérologie
témoigne de la puissance de la médecine. Comme pour Lazare, malheureusement,
toutes les guérisons de la maladie ne correspondent pas exactement
à la guérison des malades.

La plus belle formulation me fut donnée par M. B., qui comparait sa situation à celle de Job.
Atteint d’une maladie de Hodgkin ce monsieur avait perdu son travail, sa
maison, ses animaux. Il était désormais seul, sans plus aucune attache matérielle.
Il avait l’impression d’être aller au bout du renoncement des choses
d’ici-bas. Alors, peut-être avait-il droit à une guérison complète puisqu’il
continuait à faire confiance à son médecin qu’il appelait « homme de science
et de magie ». Son cancer fut guéri. La joie de la rémission fut brève car elle
n’effaçait pas le grand délabrement physique apparu pendant la maladie : une
paralysie importante, des douleurs pénibles et un bouleversement total de sa
vie sociale. M. B. commença à s’estimer plus pauvre que Job !


QUÊTE DU SENS DE LA GUÉRISON


La quête du sens de la maladie est une attitude que l’on rencontre souvent
la personne atteinte ou chez son entourage.
On peut retrouver la même quête de sens au niveau de la société à travers les écrits philosophiques, religieux, psychanalytiques, scientifiques.
Pour les cas d’épidémies, la recherche du sens peut alimenter les conflits entre classes sociales.
Il semble que lorsque la guérison advient, cette même quête de sens
apparaît.

Lorsqu’un cancer survient, il prend peu à peu sens dans l’histoire
d’une personne, comme certaines maladies ont pris sens dans l’histoire de

l’humanité. La fin de la tuberculose a sans doute alimenté cette formidable foi
dans la science et dans un monde moderne où on a pu ignorer la mort.

Son retour prend également du sens dans l’effondrement de l’image idéalisée du
monde moderne.

Certaines personnes ont besoin de questionner le sens de leur guérison,
et la date de la guérison biologique ne correspond à rien dans le calendrier
de leur histoire personnelle.

De même que le cancer annoncé ne prendra sens qu’à partir de la prise de conscience de ce qui peut faire sens pour la personne, la guérison ne pourra prendre sens qu’après un processus de maturation et d’élaboration de cette idée de guérison.

Peut-être est-il plus difficile de trouver un sens a la guérison si la quête de sens de la maladie n’a pu trouver une expression ?

Compte tenu de l’aspect mythique du cancer et de la culpabilité que
ressentent beaucoup de malades (culpabilité d’avoir créé leur cancer), on
peut faire l’hypothèse que le « guérissez-moi » adressé au médecin dépasse de
loin la simple demande d’apaisement somatique.

Après la guérison somatique se révèlent des questions d’un autre ordre,
adressées au médecin supposé tout savoir.

Lazare se plaint que Dieu lui ait rendu la vie, car ce n’est pas de cette vie
là qu’il voulait. M. B. se plaint : son cancer, lui, il ne l’a jamais vu ! On lui dit
que maintenant il a disparu, que ce cancer est guéri. Ce ne sont que des mots
qui ne correspondent à rien. C’est une histoire qui ne lui appartient pas. Il n’a
rien décidé de tout cela. Sa vision à lui du cancer, c’étaient les vicissitudes de
la vie, c’étaient les traitements, la douleur.

Tout ce qui dans sa vie présente, mais aussi passée, avait symbolisée la douleur
de vivre.
Le cancer c’est aussi la gêne à faire des projets, l’exclusion, son absence dans les projets d’autrui.

« Pourquoi suis-je en vie ? Parce que de nos jours, on soigne le Hodgkin,
parce que la chimio existe. Si j’étais né plus tôt, je ne me poserais pas ces
questions, je serais déjà mort. Mon père est mort de cette maladie. Il l’a eue
à une époque où on ne la soignait pas encore.

Tout cela n’a pas de sens.
Ma vie est due au hasard ! » Le temps après la maladie est un autre temps. Luttant
contre son cancer, M. B. arriva tant bien que mal à dépasser l’âge auquel son
père était mort. Il pensait qu’à partir de là, il ne pouvait plus mourir. Il pouvait
renaître.

Mais ayant moins peur de la mort, sa nouvelle vie lui parut bien fade
et peu à peu la joie d’être en vie s’éteignit.

« Je vous imagine, me dit-il, essayant de savoir de quoi je vous parle. Je
me demande ce que je peux vous faire passer de ce que je vis dans un mode
qui côtoie le vôtre mais qui n’a plus rien à voir. Sans plus de lien l’un avec
l’autre, si ce n’est cette tentative, moi de dire, vous d’entendre.

Tout ce que je dis, aux amis, je ne peux le dire. Il me faut leur faire croire que j’appartiens
au même monde pour qu’ils ne s’enfuient pas. »
Le monde d’après, même s’ils l’ont frôlé, n’en garde pas moins son
mystère. Mais il ne fait plus peur.
La souffrance physique et morale a été telle que la peur de la mort a été reléguée loin derrière.
La mort, c’est la dernière étape, c’est un havre de paix.
Ce qui fait peur, c’est le chemin pour l’atteindre.
La peur de la mort les a aidés à lutter contre l’inconfort des traitements, la
douleur.
Cette peur maintenant vaincue, quel va être le moteur s’il leur faut
lutter encore ?

Mme T. atteinte d’un cancer de l’estomac est en rémission complète
depuis deux ans.
Un état de fatigue et de multiples douleurs n’ont pu lui permettre de reprendre son activité professionnelle. Les tâches domestiques et l’éducation des enfants sont réduites au minimum.

Trois personnes de sa famille sont décédées de la même maladie. 
Mme T. se sent à équidistance de ces trois personnes et de sa famille actuelle, son
mari et ses enfants, ne sachant de quel côté basculer. 
Elle ressent son état comme une solitude extrême : ni avec les morts ni avec les vivants. Seule dans un monde parallèle.


LE DEUIL ANTICIPÉ


Les projets enfuis, l’impossibilité d’imaginer demain marquent la difficulté
d’investissement à laquelle sont confrontées les personnes guéries.
Cette difficulté d’investissement n’est pas sans rapport avec la dynamique
de deuil déclenchée par cette situation particulière de maladie grave. Ces
processus de deuil apparaissent pour le malade à l’égard du monde extérieur
et, pour l’entourage, à l’égard du malade.

Freud décrit le processus de deuil comme un travail (Freud, 1915).
Cela indique la position active du sujet. La léthargie qui caractérise une personne en deuil est le signe de la mobilisation de toutes ses forces pour ce travail de deuil.
« Le deuil est une réaction à la perte d’un être aimé ou d’une abstraction mise à la place (patrie, idéologie). »

La réalité montre que l’objet d’amour n’existe plus et qu’il devient absolument
nécessaire de retirer tous les investissements libidinaux qui pouvait lier à cet
objet. Le retrait des investissements ne se fait pas volontiers, mais surtout ne
peut se faire rapidement, il crée un sentiment de révolte.

Cette révolte résulterait du conflit entre le besoin impérieux du retrait des investissements et l’attachement à ces liens. Le but du travail du deuil est que la réalité prenne le dessus, que les investissements soient retirés.
Ainsi l’individu se retrouvera libre et disponible pour investir à nouveau dans un autre objet.

En attendant cette libération, l’être perdu continue à avoir une existence

dans la vie psychique de l’endeuillé.
C’est un compromis qui s’effectue : faire exister de manière exaltée l’être perdu
afin de pouvoir s’en détacher.

L’annonce d’une maladie grave, d’un traitement non sans risque, d’un
pronostic de survie, tout cela confronte à une éventualité de la mort, à une
existence réelle de sa mort.
Cette situation génératrice d’angoisse peut entraîner les malades dans deux réactions opposées :

– l’accent peut être mis sur le déni de la mort ;
– ou bien au contraire porté sur la probabilité de la mort.

Dans ce dernier cas, le processus de deuil commence à l’égard du monde extérieur.

Ce travail de retrait des investissements sur le monde nécessite un long
effort et il ne va pas être facile à un individu guéri de refaire tout ce chemin
en sens inverse.
Ce sera d’autant plus difficile que la menace de la rechute sera forte.
Pour l’entourage également, l’accent peut porter sur la probabilité
de la mort. Dans ce cas, l’annonce de la maladie vient se substituer à l’annonce
de la mort. Le travail du deuil se déclenche avec d’autant plus de
révolte, de culpabilité, qu’il anticipe la mort réelle.

Mme O. : son mari était atteint de leucémie.

Mariés depuis une dizaine d’années, ce couple vivait dans la mésentente et s’en était accommodé.
L’hospitalisation du mari a permis à Mme O. d’imaginer une fin à leur relation.

Après une période de désarroi devant l’idée de se retrouver seule, Mme O.
commença à retrouver ses rêves et projets de jeunesse.
On leur avait dit que, dans cette maladie, le moral joue à 50 %. Son mari ne l’avait pas, le moral.




Dépressif depuis de longues années, il n’était pas ce qu’on appelle un battant.
La mort du mari était devenue certaine. Le deuil avait commencé à l’annonce
de la maladie.
La longueur des hospitalisations avait laissé à l’épouse le temps
de réaménager sa vie comme si elle était seule, mais le mari, en rémission
complète, rentra un jour chez lui.
Elle le trouvait déjà avachi après son travail,maintenant, il l’était toute la journée. Pour elle, c’était un revenant. Elle trouvait scandaleux qu’aucun médecin ne puisse lui dire exactement combien de temps il pouvait vivre.

Elle protestait : pourquoi ne les avait-on pas avertis que la guérison c’était ça, un mort vivant à la maison ?

Elle voulut faire des démarches, travailler, divorcer, éloigner les enfants,
mais était-il possible de quitter quelqu’un de malade ? Elle hésitait parfois se
demandant si toutes ces démarches ne seraient pas inutiles, si elle ne s’affolait
pas pour rien : tout allait peut-être rentrer dans l’ordre…

Mme R. est très abattue, la vie n’a plus de goût pour elle. Elle pense que
ce qui lui arrive est normal : elle a perdu sa fille.

Depuis dix ans, elle vit un véritable calvaire. Elle ne peut, ni ne veut oublier sa douleur. Tout dans son discours semble indiquer que sa fille est morte dix ans auparavant.
Il faudra une demande de précision de ma part pour apprendre que le décès remonte
à seulement quatre ans. Pour cette mère, l’annonce de la maladie a été équivalente
à l’annonce de la mort.

Des relations qu’elles a eues les six dernières années avec sa fille, elle ne peut dire grand-chose : elles étaient difficiles.
L’essentiel de la relation dont elle peut parler est la difficulté à lui cacher la
souffrance de la perdre. J’apprendrai au fil des séances que cette fille s’est
mariée et à continuer à travailler durant cette période.


LE TRAUMATISME


Nombres de ces patients continuent à consulter pour de la douleur
morale ou physique.
Dépression ou douleur chronique, ces décompensations
ne pourraient-elles s’entendre comme un état de stress post-traumatique ?

La description de la dissociation traumatique ne peut pas ne pas nous
rappeler certains patients : « Au moment de l’impact traumatique, la dissociation
permet à la victime de se soustraire à la frayeur qui résulte de la confrontation
à la mort.
La dissociation post-traumatique se manifeste cliniquement
par l’inhibition anxieuse, l’amnésie des faits, le déni, mais aussi par des symptômes
de dépersonnalisation (sentiment de dépossession de son intégrité
physique ou psychique) ou de déréalisation (sentiment d’étrangeté et d’irréalité
du monde, sans altération de la perception).

La dépersonnalisation donne une impression de détachement, laquelle transforme l’acteur des faits en une sorte d’automate ou en spectateur » (Lopez et Sabouraud-Seguin, 1998).

La description de l’état de stress post-traumatique nous rappelle également
les plaintes de certains patients et leur positionnement de victimes face
à la violence des soins et de la douleur… « La victime revit le traumatisme par
des souvenirs répétitifs et envahissants, des cauchemars relatifs à l’agression,
des réveils nocturnes brutaux.
Elle a l’impression que l’agression pourrait se renouveler surtout après un stimulus extérieur ou idéïque. Elle évite les situations qui lui rappellent l’agression.

Tous ces troubles sont aggravés après exposition à des situations rappelant ou symbolisant les circonstances du traumatisme initial.

Les autres symptômes du tableau clinique constitué sont une réduction des contacts extérieurs et des affects, un état de qui-vive permanent, des troubles du sommeil et des troubles cognitifs affectant la mémoire et la concentration, une colère légitime mais mal orientée contre elle-même ou contre ses proches […] » (Lopez et Sabouraud-Seguin, 1998).

M. S. raconte : « Je viens vous voir parce qu’on me dit que j’ai rien là où
j’ai mal. » Il me montre sa poitrine : « Là, là où j’ai été opéré, tout va bien je
suis guéri mais je n’arrive pas à y croire.
J’ai une douleur tout le temps, ça fait que je ne peux rien faire, j’y pense tout le temps
à ce que j’ai eu, à ce que j’ai vécu.
Je ne sais pas comment j’ai fait pour m’en sortir, c’était terrible, terrible.

Qu’est-ce qui était terrible ?

Les traitements. La dernière chimio, je l’ai bue.
Je n’aurais pas supporté encore une fois qu’on m’inflige cette douleur.
J’ai préféré la boire. On m’avait prévenu que ça n’avait pas bon goût.
D’ailleurs le goût, il m’est resté dans la bouche. » M. S. s’effondre en larmes.
Il pleure à gros sanglots en disant qu’il ne savait pas que ça existait des
endroits comme ça, des maladies comme ça. La nuit, il se réveille en sursaut,
il fait des cauchemars, il est encore à l’hôpital. Parfois il n’arrive plus à s’endormir
et il repense à ce qu’il a vécu.

Nombre de patients nous relatent également des conduites d’évitement.
Des détours importants pour ne pas repasser près de l’hôpital, les nausées
qui reviennent rien qu’en voyant l’hôpital.
L’évitement de la télé car dans
beaucoup de films des scènes se passent à l’hôpital.
La lecture d’un simple article relatant un témoignage d’ancien malade peut déstabiliser l’humeur et faire revivre des états de détresse ou de colère face à la lourdeur des soins.
Beaucoup témoignent d’une sorte de clivage.

Une attitude socialeadaptée avec une impossibilité d’aborder quoique ce soit qui ait un lien avec la maladie et, en parallèle, une attitude intérieure obsédée par les souvenirs
des soins, la peur de la rechute.

Mme S. en rémission depuis vingt ans, attend dans un contexte de crainte anxieuse la rechute : « Vous savez, me dit-elle, ces maladies, on peut dire ce
qu’on veut, ça ne guérit pas ! »


CONCLUSION


L’histoire de Lazare en parallèle avec l’histoire de certains cancéreux
guéris soulève un ensemble de questions. La particularité de cette situation
réside dans la longue confrontation à la mort à travers la maladie et, de ce
fait, dans la difficulté à se réjouir à l’annonce de la guérison.
Si la guérison peut décevoir le patient, c’est qu’elle est avant tout disparition
de la maladie du point de vue biologique.

De même que la maladie, elle est définie par la médecine.
Ce qu’en attend le patient peut en différer.

L’intérêt du médecin vise l’objet de la science, le cancer, qui se distingue
de l’être qui le porte, qui, lui, ne concerne pas son art.

C’est en fonction d’un postulat de similitude et de permanence de fonctionnement des corps qu’une anomalie est repérée et que l’acte thérapeutique peut être pratiqué.
Mais le  sujet se présente dans sa totalité au médecin.

Si le médecin peut se satisfaire d’une guérison biologique dans sa pratique, le patient, lui, restera insatisfait  tant que cette guérison ne concernera pas la globalité de son état.

Il n’en reste pas moins que l’acte thérapeutique peut sauver la vie, au risque de se heurter
à cette insatisfaction du patient guéri.

Si Lazare rend compte de la puissance de Dieu, le patient en rémission
n’était-il pas le témoin du pouvoir d’une instance qui le dépasse ?

Il n’est pas guéri pour lui-même mais grâce aux capacités accrues de la médecine
qui suitson cours indépendamment de lui.

Le retour à la vie de Lazare ne s’accompagne d’aucune mission terrestre.
Lazare n’est pas ressuscité pour lui-même ou pour son bonheur sur terre,
il participe à l’accomplissement d’un désir qui le dépasse et le laisse seul par la suite
pour retrouver un sens à sa vie.

C’est peut-être là un des enseignements qu’il nous faut retirer de l’écoute de ces
patients guéris sans joie. Ce temps de solitude pourrait être celui d’une
seconde guérison, le temps d’une reconstruction psychique du malade en
rémission.

Cette reconstruction pourrait être envisager comme une étape nécessaire après la guérison biologique. La maladie prend place dans un contexte psychique qu’elle bouleverse.
La guérison ne peut par elle-même effacer tous les remaniements qui se sont produits.

Peut-on dès lors considérer que notre engagement envers lui est rempli
si nous laissons le malade affaibli bien que sain dans le désert rocailleux du
délabrement psychique ?

Si le pouvoir divin a rendu la vie à Lazare, ne reste t-il pas aux humains à le guider sur les chemins qui le ramèneront parmi eux ?



Ce texte précieux découvert sur internet m’a permis de mettre enfin un nom sur ce que je soupçonnais depuis des années : loin de s’éloigner complètement le cancer continue de peser sur la vie avec plus ou loins de force. 

Lorsque le médecin parvient à vous guérir il n'oublie pas de vous avertir que vous êtes à tout jamais une personne à risque , tout du moins pour le cancer et que ce qui vous a touché une fois peut revenir à n'importe quel endroit et à n'importe quel moment.

Même si les années qui passent me font croire que la menace tend à s'éloigner, il ne se passe pas un jour sans que j'y pense.

Ce n'est pas nécessairement négatif et permet de recadrer les priorités au quoidien.

Cela fait partie de moi à tout jamais et même si la cicatrice qui me traverse l'abdomen en est la seul trace visible , je reste sensible à l'évocation même du sujet. 

La culpabilité fait également partie de mon syndrôme : pourquoi suis-je encore là et d'autres n'ont pas eu cette chance ?...

La question reste à tout jamais sans réponses mais je revendique le droit de ma la poser, 
cela fait partie de mon humanité et de ma capacité à garder intactes toutes mes facultés de résilient , facultés qui m'ont permis d'affronter une enfance affectivement difficile et la perte d'une mère partie trop tôt.

Comme si la vie avait voulu me préparer au pire et que le message envoyé à cette occasion devait me permettre de prendre une direction de vie différente de celle que laquelle je me trouvais. 

Je travaille sur le changement depuis car je pense avoir bien compris ce message mais ce n'est pas si simple et il faut accepter de côtoyer ce cancer qui a failli nous détruire nous et nos proches (ne jamais oublier à cette occasion les dégâts occasionnés aux proches par cet évènement , j'y reviendrai à l'occasion d'un prochain article) et intégrer cet accident de la vie comme une étape. 

Je n'oublie pas la tournure prise par ma vie depuis et la pratique sportive qui est devenue la mienne.

Aujourd'hui je suis arrivé à un tournant de ma vie car je vis une période d'équilibre faite de passions professionnelles et personnelles qui se rejoignent et qui me font me sentir plus fort.

J'ai l'impression d'avoir enfin trouvé l'utilité de cette accident de la vie : inspirer à tous ceux qui un jour ou l'autre seront confrontés à cette situation des réactions de sursaut , quelque soit la forme qu'elles puissent prendre et le droit aussi de faire alterner les phases de bien et de moins bien.

Une chose est certaine : je continue à batailler sur le terrain de ma vie et mets toutes mes forces à son service.












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